L’hébergement chez des tiers : symptôme d’un changement de paradigme dans les formes de solidarités ?

Selon les données du rapport sur l’état du mal-logement, 207 000 ménages se déclarent hébergés chez un tiers selon le socle de données sur les demandeurs de logement en IDF publié par la DRIHL IDF, et 50% des personnes en accueil de jour franciliens selon l’enquête Hebtiers du SAMUSOCIAL (pour en savoir plus, retrouvez notre article en cliquant ici). Si le phénomène avait fait l’objet d’une étude dans l’édition 2005 et 2006 du rapport sur l’état du mal-logement, ces nouvelles données montrent que le recours à un tiers pour se loger est un phénomène croissant. Les deux enquêtes témoignent d’une diversité des situations, l’hébergement chez des tiers pouvant être une ressource ou un frein à l’insertion.

L’HÉBERGEMENT CHEZ DES TIERS, UNE RESSOURCE ?
Si autant de personnes ont été comptées comme hébergées chez des tiers, c’est que cette forme d’habitat est une ressource permettant d’atténuer l’errance résidentielle. Cela peut constituer une alternative choisie, avec des réseaux associatifs plus ou moins structurés (ex. Utopia / Hébergeurs solidaires). De plus, la mise à l’abri peut constituer une étape transitoire protectrice, offrant la possibilité d’accéder à un hébergement ou un logement par la suite sans s’installer dans la précarité, qui éloigne progressivement les personnes des services sociaux.

L’HEBERGEMENT CHEZ DES TIERS, UN FREIN POUR L’INSERTION ?
L’hébergement chez des tiers repose principalement sur des critères subjectifs et introduit des inégalités entre les personnes mal-logées. L’existence ou non d’un réseau amical ou familial constitue un vecteur d’inégalités entre les personnes. La cohabitation peut amener des tensions entre la personne accueillie et l’hébergeur, ce qui vient mettre en danger la solidarité exprimée par ce dernier et, in fine, le maintien dans l’hébergement. Dans ces situations, la personne hébergée reste dans une précarité résidentielle puisque l’hébergeur peut mettre fin à l’accueil de manière unilatérale et sans critères objectifs. De façon moins extrême, le rapport sur le mal-logement nous montre que les ménages hébergés doivent régulièrement adapter leur quotidien en fonction de celui de l’hébergeur. Les personnes hébergées chez des tiers ne sortent pas nécessairement de l’errance et de la précarité résidentielle. Par exemple, des personnes peuvent entrer dans le lieu d’habitation uniquement en présence de l’hébergeur et dépendre de l’Autre dans l’organisation de son quotidien. Les conséquences sont multiples, que ce soit sur la capacité de la personne à trouver et choisir son emploi, à organiser le mode de garde de ses enfants, etc.
L’enquête du SAMUSOCIAL montre que les personnes hébergées le sont souvent en échange de contreparties, qui prennent des formes hétéroclites. En effet, 54% des répondants déclarent participer financièrement. 64% participent à l’entretien du lieu de vie. Cependant, des contreparties “s’apparentant à de la traite d’êtres humains” sont également mentionnées dans l’enquête (mendicité, vols, vente de drogue, proxénétisme). Ces situations représentent une minorité des répondants, avec une nette différence genrée, puisque les femmes sont plus sujettes aux contreparties que les hommes. Enfin, les violences (physiques, administratives, sexuelles) subies concernent 4 personnes sur 10, avec une nette représentation des femmes parmi les victimes (6 femmes sur 10 hébergées). Ce qui s’apparentait à une solution pour se mettre à l’abri peut alors se transformer en une situation de danger pour la personne et peut amener, après la vie à la rue, à de nouvelles formes de violences et les confronter à des dilemmes.

L’HÉBERGEMENT CHEZ DES TIERS, UN CHANGEMENT DE PARADIGME DANS LES MODES DE SOLIDARITÉS ?
Gøsta Esping-Andersen, sociologue,  distingue plusieurs formes de solidarités : une perspective formelle de citoyenneté sociale, assurée par l’État-Providence et les droits sociaux nationaux, et une perspective informelle basée sur des pratiques sociales non-étatiques, familiales ou communautaires. L’Etat providence français renvoie à cette première conception de la solidarité quand l’hébergement chez des tiers renvoie à la seconde.
L’individu, qu’il soit hébergé ou hébergeur, deviendrait celui qui porte la précarité et en trouverait les remèdes par la mobilisation de ses propres ressources. A l’opposé, un système de solidarité nationale repose davantage sur des critères objectifs et l’accès où le maintien dans un dispositif ne dépend pas des ressources personnelles des publics, mais repose sur des critères partagés entre tous. Le recours à l’hébergement chez des tiers est-il le symptôme d’un changement de paradigme dans les formes de solidarité ?
Ces deux idéaux-types ne représentent pas une réalité sociale pleine et entière mais cohabitent. Ils permettent de distinguer les formes de solidarité et la manière dont elles se déploient dans les sociétés. L’augmentation du recours à un tiers pour se loger, dans ce cadre, ne constitue pas la preuve irréfutable et définitive du passage d’une solidarité nationale à une solidarité interpersonnelle, puisque l’Etat finance 203 000 places d’hébergement d’urgence, mais cela constitue un glissement vers une forme  informelle de la solidarité.

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